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  30 Juin 10
  Actu France

Projet de loi de modernisation agricole : le texte de l'intervention de Nicolas Forissier lors de la discussion générale à l'Assemblée Nationale

PJL de modernisation de l’agriculture – discussion générale 30 juin 2010 - AN

 

M. le président. La parole est à M. Nicolas Forissier.

M. Nicolas Forissier. Je rejoins sur le fond ce que vient de dire M. Méhaignerie, mais je n’en tirerai pas la même conclusion parce que je veux, moi, voter ce texte, en espérant, monsieur le ministre, que les amendements qui seront adoptés – je sais que les commissions ont beaucoup travaillé et Michel Raison, notamment, en a présenté certains qui me paraissent très pragmatiques et très utiles – nous permettront de voter une loi pouvant être un socle pour l’avenir de notre agriculture.

La politique que vous conduisez pour notre agriculture s’organise, vous l’avez rappelé, autour d’un triptyque.

Il y a d’abord le plan de soutien d’urgence, qui était nécessaire. Que n’aurait-on dit si nous n’avions pas mobilisé plus de 2,5 milliards d’euros pour nos agriculteurs ?

Il y a ensuite la politique nationale. C’est ce texte, mais c’est aussi la conduite du ministère de l’agriculture, et le rapporteur du budget que je suis tient à souligner que c’est certainement l’un des ministères, si ce n’est le ministère, qui s’est le plus modernisé, qui a réalisé le plus d’efforts, qui a notamment le mieux conduit la RGPP au cours des dernières années.

Il y a enfin la politique européenne, que vous avez conduite, monsieur le ministre, et je peux en témoigner. En un an, le débat européen sur l’avenir de notre agriculture, sur la PAC, sur les perspectives, a entièrement changé, et c’est aujourd’hui la France qui est à l’initiative en matière agricole à l’échelle européenne.

Le débat, vous l’avez dit hier, n’est plus le même qu’il y a un an. Sur cette politique que vous conduisez, je ne vais pas être trop long, je voudrais juste vous dire rapidement deux ou trois choses.

Le plan de soutien, il est extrêmement important de le mener à bien jusqu’au bout. Il faut notamment faire en sorte, peut-être en musclant les moyens, peut-être en en trouvant d’autres, que la dernière mesure en cours d’instruction, le DACS-AGRI, qui s’adresse aux agriculteurs les plus en difficulté, soit appliquée le mieux possible. La demande est grande dans de nombreux départements, et nous savons qu’il y a des besoins.

Le contenu de la loi – sans entrer dans les détails ni reprendre ce qu’ont déjà très bien dit beaucoup de nos collègues – est au fond le moyen, et c’est une étape majeure pour notre agriculture, de sécuriser et de solidifier tant les exploitations que les filières agricoles et agroalimentaires. C’est ainsi qu’il faut raisonner.

Enfin, monsieur le ministre, il est absolument nécessaire que le Parlement soit à vos côtés dans le débat européen pour la préparation de la nouvelle PAC.

Tout cela constitue un socle pour l’avenir. Toutefois, permettez-moi de vous dire qu’il faudrait peut-être y ajouter une autre dimension. Je suis toujours frappé d’entendre dire que l’avenir de l’agriculture doit être d’assurer l’indépendance et la sécurité alimentaires de la France et de l’Europe. C’est une condition nécessaire mais non suffisante. Quelle est, au fond, la vraie question que se posent nos agriculteurs aujourd’hui, au-delà des problèmes financiers, de la volatilité des cours, de l’extraordinaire difficulté que représente la chute du revenu qu’ils subissent depuis bientôt deux ans ? Cette question, c’est : quel avenir pour ce métier ?

Quelles sont les perspectives ? Quelle est notre nouvelle frontière ? Monsieur le ministre, je ne veux plus entendre des agriculteurs me dire qu’ils ne souhaitent pas installer leurs fils parce que ce métier n’aurait plus d’avenir. Je ne veux plus l’entendre parce que c’est faux !

Quel est notre défi, cher collègue ? C’est le défi alimentaire mondial. Je trouve que l’on n’en parle pas assez. Nous allons gagner trois milliards d’habitants d’ici à 2050, auxquels il faut ajouter – Thierry Benoit l’a rappelé – un milliard de personnes qui ne mangent pas aujourd’hui à leur faim.

C’est un défi quantitatif mais aussi qualitatif. Nous ne parlons pas assez des pays émergents. Aujourd’hui, la Chine et l’Inde réunies, les deux pays les plus peuplés du monde, comptent un nombre de consommateurs solvables équivalent au marché de l’Union européenne à vingt-sept, soit de 400 à 450 millions de consommateurs qui veulent manger comme nous, sécurisé, diversifié, en quantité.

Nous savons bien qu’il faudra relever ce défi, même si, dans les années qui viennent, nous devons connaître encore des hauts et des bas, même s’il est clair que cette volatilité des cours, ces risques pour les exploitations, les entreprises et les revenus n’auront pas disparu. C’est bien pour cela, d’ailleurs, qu’il faut suivre les propositions de votre loi : sécuriser, développer l’assurance et l’épargne de précaution, renforcer les structures et les filières.

Malgré tout, que nous disent les faits ? Que nous disent les études publiées il y a quelques semaines par la FAO et l’OCDE ? Tendanciellement, les cours, les prix et donc, peu ou prou, les revenus repartiront à la hausse, tout simplement parce que la demande va être colossale. Il y a donc bien une perspective pour notre agriculture.

Au-delà de la sécurité européenne, il faut que nous soyons plus offensifs, que nous regardions le monde tel qu’il est ; l’agriculture française et l’agriculture européenne – mais singulièrement la première – doivent se fixer comme nouvelle frontière la réponse au défi alimentaire mondial.

Cela ne veut pas dire que la France toute seule nourrira le monde, mais elle peut y contribuer, et peut aussi en tirer parti. Cela suppose que, si nous définissons cette nouvelle frontière, si nous allons au-delà de nos habitudes de pensée, qui sont – disons les choses comme elles sont –, trop européennes, eh bien, nous devons également fournir un effort considérable pour soutenir l’internationalisation de nos filières agricoles et alimentaires, soutenir nos PME à l’exportation.

L’industrie agroalimentaire française – je ne suis pas mal placé pour en parler –, c’est 10 000 entreprises, dont 500 très grosses ou un peu moins grosses, toutes les autres étant des TPE. Aborder un marché comme l’Inde, qui n’attend qu’elles pour répondre à ses propres défis et à ses besoins de consommation, est impossible à ces petites entreprises, car la Chine, le Brésil, tous les pays émergents sont des pays difficiles d’accès. Nous devons donc imaginer de nouvelles méthodes, et il faut en outre que l’État mette les moyens pour accompagner les petites entreprises sur ces marchés.

C’est très important, compte tenu de la structure de notre commerce extérieur agricole et agroalimentaire. Actuellement, près de 70 % de nos exportations dans ce domaine se font sur le marché de l’Union européenne, déjà relativement saturé, et qui se caractérise en outre par le retour de pays comme l’Allemagne, très dynamique et organisée, et l’émergence des pays d’Europe centrale, dont l’agriculture et les industries agroalimentaires commencent à devenir performantes. Nos positions acquises se font donc laminer.

Si nous ne nous tournons pas, avec volontarisme et en consentant les moyens nécessaires, vers les pays émergents, nous ne pourrons assurer cet avenir qui est une véritable nouvelle frontière pour l’agriculture. Répondre au défi alimentaire mondial, cette vraie stratégie qu’il nous faut construire pour nos agriculteurs, pour notre ferme France, repose sur une dimension offensive, dont je voudrais, monsieur le ministre, que vous vous fassiez l’avocat dans les mois et les années à venir ; je sais que cela correspond à votre pensée. Tout ce que vous aurez fait, à l’instar de cette loi, deviendra alors véritablement utile et permettra de construire la nouvelle frontière de notre ferme France.